[Reportage] « L’Amazonie n’est pas un Jardin d’Éden »
Le film No More History Without Us (Plus d’histoire sans nous) de la réalisatrice Priscilla Brasil sera présenté en primeur à Montréal dans le cadre de la compétition internationale du 43e Festival du Film sur l’Art (FIFA). No More History Without Us, le dernier film de la réalisatrice brésilienne Priscilla Brasil, sera présenté à Montréal dans le cadre de la compétition internationale du 43e Festival International du Film sur l’Art (FIFA). Manifeste puissant pour les peuples amazoniens, ce film explore les liens entre exploitation de l’environnement, le racisme et la lutte pour l’autonomie de l’Amazonie. En entrevue avec RCI, Priscilla Brasil explique que No More History Without Us raconte la Originaire de l’Amazonie brésilienne, Priscilla Brasil vient plus précisément de Belém, capitale de l’État du Pará, qui compte un peu plus de 2,1 millions d’habitants. Cette ville du nord du Brésil est considérée comme l’une des principales portes d’entrée de l’Amazonie. Interrogée sur ce qui l’a poussée à réaliser ce film-manifeste, la cinéaste répond que c’est la méconnaissance de l’Amazonie et de ses peuples, ainsi que la tendance à réduire cette forêt à un espace exotique et lointain, qui l’ont incitée à entreprendre ce projet. Pour Brasil, cette méconnaissance de l’Amazonie et les visions colonialistes des cultures dominantes ont profondément influencé sa manière de faire du cinéma. C’est pourquoi, caméra en main, elle a décidé de prendre la parole avec ce film-manifeste, une intention évidente dès le titre du film. L’invisibilisation du peuple amazonien m’a toujours profondément dérangée. Alors, quand nous avons décidé de faire un manifeste, c’est parce que nous n’avions plus d’autre choix, souligne-t-elle. La réalisatrice, qui sera présente à la première nord-américaine le 17 mars prochain au Musée McCord Stewart de Montréal, explique que son film met en lumière les réalités multiples et complexes de l’Amazonie, où cohabitent des centaines de peuples autochtones et non autochtones. Bien que différents, tous partagent les conséquences d’une histoire marquée par les invasions et la colonisation. La cinéaste dénonce le fait que, bien que cette forêt tropicale se trouve en grande partie au Brésil, un pays colonisé par le Portugal, l’Amazonie Doctorante en études postcoloniales à l'Université de Coimbra (Portugal) et coordonnatrice de l’École de cinéma de l'Amazonie, Priscilla Brasil considère que, tant dans le monde académique que dans celui des arts, la décolonisation prend de plus en plus d'importance. Elle remet toutefois en question la profondeur réelle du processus. Avec No More History Without Us, la réalisatrice veut faire tout le contraire. La situation mondiale actuelle ajoute une couche supplémentaire de difficulté au processus de décolonisation, qui, selon elle, a progressé davantage dans des pays comme le Canada. La réalisatrice se réjouit malgré tout de pouvoir présenter cette œuvre manifeste au Canada. Jusqu’à présent, le film n’a été projeté que dans des universités nord-américaines. Après sa première à Montréal, Priscilla Brasil pourra mieux mesurer son accueil dans la région. Elle célèbre que le film a été bien reçu dans le Sud global. Priscilla Brasil avoue que son film ne vise pas à faire comprendre complètement ce qu’est l’Amazonie. Et bien qu’il valorise les communautés autochtones, le film ne se limite pas à cette seule dimension. L'un des éléments qui déconstruit les stéréotypes sur la région est le récit du Étant donné que l’Amazonie, ses peuples et leur importance sont au cœur de No More History Without Us, Priscilla Brasil souligne le défi que représente la tenue de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques de 2025 (UNFCCC COP 30) dans sa ville natale, Belém. La cinéaste met en lumière le concept de greenwashing, ou écoblanchiment, qui, selon elle, est appliqué presque partout sur la planète. Le greenwashing, Le film No More History Without Us de Priscilla Brasil sera présenté au Musée McCord Stewart, à Montréal, le 17 mars 2025 à 17 h 30 et en ligne du 21 au 30 mars 2025 dans le cadre du FIFA Ce reportage est également disponible en espagnolvéritable histoire de l’Amazonie
, la plus grande forêt tropicale du monde. Bien qu’elle s’étende sur huit pays d’Amérique du Sud et rassemble des centaines de peuples – autochtones et non autochtones – et de nombreuses langues, elle est souvent réduite à une région inconnue, lointaine et exotique
.On nous a toujours traités comme une partie de la nature, mais jamais comme faisant partie de l’Histoire. Nous voulons raconter notre propre histoire, selon nos propres épistémologies et ontologies, et surtout, nous voulons que cela soit respecté.
Une Amazonie souvent mal comprise
Je suis née, j’ai grandi et j’ai vécu toute ma vie en Amazonie. Même lorsque je vais dans le sud du Brésil, je me rends compte que les gens ne savent rien de nous. Ils pensent que nous marchons dans la jungle, sans savoir qu’il y a de nombreuses grandes villes et que la majorité d’entre nous vivons dans des sociétés urbaines
, déplore-t-elle.Partout où je vais – que ce soit en Europe, aux États-Unis ou au Canada – les gens semblent fascinés par l’Amazonie, mais personne ne connaît vraiment son histoire, sa réalité, ou ses peuples. Ils réduisent tout à une simple image exotique, et ils veulent toujours simplifier les choses
, explique-t-elle.L’Amazonie n’est pas un jardin d’Éden
Nous avons subi une invasion au 20e siècle. Une invasion du capitalisme. Et à cause de cette invasion, nous vivons dans une région très violente. L’Amazonie n’est pas un jardin d’Éden. C’est une terre envahie, violente, à cause de cette invasion. On continue de nous voler et d’extraire tout ce que nous avons : minéraux, bois, et même notre propre histoire et nos propres âmes. Ils veulent tout prendre.
a toujours été une colonie informelle du monde
.C’est une colonie de tous les pays. Tous ont envoyé des expéditions pour l’exploiter. Toutes ces histoires vécues avec ma famille m’ont profondément marquée. Ça me blessait que personne ne connaisse notre complexité. Comme si ce n’était qu’une immense forêt, sans personne à l’intérieur
, confie-t-elle.Sur la décolonisation
Ce n'est pas facile de parler des sujets que nous tentons d’amener au public, car il y a beaucoup de résistance à aborder ces questions. Certaines productions cinématographiques amènent des peuples autochtones dans des musées en Europe sous prétexte de décoloniser leurs collections, et affirment que leur présence fait partie du processus de décolonisation des musées. Mais en réalité, ils continuent d'extraire. C'est juste une autre couche d'extraction
, souligne-t-elle.Nous vivons au Brésil, nous vivons en Amazonie, nous allons au musée et nous essayons de l’étudier. Nous étudions l’histoire depuis très, très longtemps, depuis plus d’une décennie. Rafael Uchoa et moi, qui avons coécrit le film, travaillons sur ce sujet. Et voir que l'accès nous est constamment refusé. Que nos penseurs amazoniens, nos chercheurs amazoniens, soient exclus, c’est très triste. C’est comme comprendre que la décolonisation est en réalité une imposture. Elle ne se produit pas du tout. Elle n’est pas pensée pour nous, mais pour d’autres, encore une fois.
Une sortie nord-américaine symbolique
C'est une discussion très difficile à avoir en ce moment, parce qu'en Europe, la situation se détériore. Malheureusement, au Canada et dans le reste de l’Amérique du Nord, c’est la même chose. Le fascisme est maintenant une réalité. Nous y faisons face. Et c’est encore plus difficile aujourd’hui qu’il y a deux ou trois ans. J’ai l’impression que cette année est encore pire
, déplore-t-elle.Pour moi, il est très important d’être au Canada. J’ai l’impression que c’est le pays qui a avancé le plus dans cette démarche de véritable décolonisation, en accordant de l'importance aux histoires autochtones et aux véritables récits américains. Le milieu académique canadien a fait un grand effort pour y parvenir depuis longtemps. C'est donc très symbolique pour moi que cette première nord-américaine ait lieu au Canada.
Mais lorsque nous allons vers le Nord, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord, c’est très difficile, car nous devons relever le défi d’ouvrir l’esprit des gens afin qu’ils réalisent que nous n’avons jamais été intégrés à ce que la société occidentale considère comme l’histoire
, affirme-t-elle.C’est comme si, en tant que peuples amazoniens, nous n’étions pas capables de développer des idées complexes. Les chercheurs du Nord croient que nous ne pouvons pas avoir des réflexions approfondies sur notre propre histoire et nos propres trajectoires
, ajoute la réalisatrice.Je veux que les gens soient surpris
Nous parlons des peuples amazoniens, des personnes qui vivent dans la région amazonienne, et c’est quelque chose de bien plus complexe. Nous sommes des millions et nous exigeons de ne plus jamais être invisibilisés, dans toute la complexité et la diversité avec lesquelles nous habitons cette partie du monde
, explique-t-elle.Avec ce film, j’espère que les gens comprendront que nos réalités sont beaucoup plus complexes qu’ils ne l’imaginent. Je veux qu’ils soient surpris, qu’ils soient frappés, et qu’ils rentrent chez eux en pensant : "C’est très différent de ce que je croyais", car les images, les récits et la manière dont les idées ont été construites ont longtemps réduit au silence les peuples amazoniens,
affirme-t-elle.héros
, explique la cinéaste. Ce récit met en avant la figure de l’Autochtone protégeant la terre.
C’est très problématique, car cela manque de complexité. La réalité est bien plus difficile. Nous ne pouvons pas nous contenter de l’idée que les peuples autochtones vont sauver la forêt et qu’ils sont les seuls responsables de sa conservation. Nous ne pouvons pas leur assigner ce rôle héroïque
, insiste-t-elle.Enjeux de la COP30
c’est le capitalisme qui essaie de paraître durable, ce qui est impossible. C’est un mensonge. C’est une façon de poursuivre l’extractivisme en le déguisant en durabilité
, déclare Priscilla Brasil.Ces dernières années, cette conférence est devenue un outil d’écoblanchiment. Et la COP, en Amazonie, sera utilisée pour légitimer l’extractivisme
, avertit-elle.C’est pourquoi j’ai fait ce film. Nous n’attendons pas qu’on nous donne la parole. Nous la prenons. Personne ne nous donnera une voix si nous ne l’exigeons pas. J’ai donc décidé de réaliser un manifeste cinématographique, une œuvre politique sous forme de film. Il ne suit pas les canons du documentaire traditionnel. C’est un manifeste, car dans le cinéma documentaire actuel, en 2025, il est presque impossible de trouver un espace pour un discours politique direct
, conclut Priscilla Brasil.
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